Rencontre du 22 mars 2008, Halle St Pierre, Paris

 

Remettre les pendules à l'art - 30 ans d'écrits sur l'art - Différents regards sur une réalité

photos des intervenants et du public


Aude de Kerros présente la rencontre (photo Jean-Pierre Faurie)


Le débat sur l'art contemporain serait-il devenu possible ?

Si l'on met en perspective trois épisodes marquants de cette impossible controverse qui dure depuis plus de 20 ans : le débat dévoyé des Beaux Arts en avril 1997, le débat très contrôlé du Théâtre du Rond Point en novembre 2007 et la rencontre de la Halle Saint Pierre du 22 mars 2008, plusieurs faits apparaissent.

On remarque que la présence dans les deux premiers débats, comme partenaires, des grands médias n'a pas donné lieu à information dans la presse. Ainsi le Monde et Libé, contrairement à la presse étrangère, n'ont pas rendu compte du lynchage officiel de Jean Clair et Jean-Philippe Domecq en 1997, ni de la confrontation des fonctionnaires de la DAP et des signataires du manifeste “l'art c'est la vie”en 2007. Libération était “partenaire” de l'événement mais la parution du lendemain n'en fait pas état et préfère consacrer sa page culturelle au gros titre du Time Magazine: “La mort de la culture française”.

Pour le 22 mars la presse a été prévenue sans plus, le lendemain de l'évènement Libération ne s'en fait pas davantage l’écho et consacre une page à Patti Smith et à sa déclaration: “En tant qu'artiste punk la politique culturelle française est un mystère, je ne peux accepter de l'argent d'un gouvernement...”

Partenaires ou pas les grands médias ne peuvent pas rendre compte de ce genre d'évènements car ils participent à la fabrication de la valeur et sont tenus par les annonceurs qui sont souvent des collectionneurs d'AC. Il n'existe donc pas pour eux de dissidence artistique ou intellectuelle en France. Par contre la presse peut citer sans inconvénient les propos critiques venant d'outre Atlantique.

Devant ce fait qui dure depuis plus de vingt ans il faut comprendre que les informations sur le débat sur l'art ne peuvent être trouvées que sur Internet ou dans une presse non subventionnée ou ayant certains annonceurs en relation avec le marché de l'art contemporain.

“Remettre les pendules à l'art”: un débat en dehors des contraintes de la Com.

Internet a permis, grâce à sa messagerie qui n'implique pas de frais, de convier à un événement et d'informer a priori et a posteriori sur son contenu un large public d'artistes, d'auteurs et d'amateurs. Cet événement n'aurait eu qu'une visibilité réduite sans cela.

Il faut donc souligner la nouveauté de cette rencontre. Il est désormais possible de rassembler sans budget, sans sponsors, sans étiquette, sans partenaires, sans institutions, des artistes et leurs amateurs en un lieu. Il est possible d'avoir un échange sur des sujets essentiels sans être pris dans la logique fatale de la Com., ses interdits et ses finalités mercantiles. Le milieu de l'art se doit d'exister en dehors des institutions et de reprendre en main son destin. C'est à lui d'imposer la réalité rejetée de la diversité des courants qui traversent la création en France et que le système bureaucratique ne reconnaît pas.

Trente ans après l'éclatement d'un milieu de l'art qui rassemblait en France des artistes du monde entier et leurs amateurs, il est devenu à nouveau possible de se parler en dehors des occasions organisées par l'administration, les médias et les marchands. Il est devenu vital de se retrouver ailleurs que sur les plateaux de télévision ou les studios des radios où les « débats » sont théâtralisés pour devenir des « évènements » dont les intervenants sont instrumentalisés afin de créer le spectacle de la discorde.

Une preuve de la diversité de la création - Rencontre autour d'une bibliographie

La cause de cette première rencontre à la Halle Saint Pierre est sans doute une vive interrogation éprouvée par grand nombre d'artistes et d'amateurs devant des faits constatés par eux : pas de diversité admise, pas de visibilité des différents courants, pas de débat sur ces sujets et un marché de l'art en crise pour tous. Il existe un décalage entre le discours officiel et médiatique et la réalité qui est devenue insupportable pour tout le monde.

Certes pour connaître la réalité de l'art en France il faudrait rendre visible et évaluer un demi siècle de création, ce qui se fera tôt ou tard, mais qui prendra quelques décennies tant la tâche est énorme et appartient aux historiens d'art. Que peut-on faire tout de suite?

Pour que le début de ce retour à la réalité se profile à l'horizon il faut d'abord faire admettre que ce qui est encore invisible existe. Cela suppose une révolution dans les esprits que bien des auteurs ont entrepris il y a déjà plusieurs décennies. Des écrits qui en témoignent existent. Il suffit de les réunir et d'en exposer la substance. Pour cela nous avons envoyé cette bibliographie réunie par Laurent Danchin, et en voie d'être complétée, à tous. Artension en publie l'essentiel.(1)

Cette bibliographie révèle une conscience aiguë chez les intellectuels français de tous ces décalages, de tous les problèmes que pose un art officiel. Elle met sous les yeux de chacun ce qui a pu être pensé, disputé et analysé sur ce sujet trente ans durant. Chacun peut exercer directement son jugement sur cette époque de rupture qui a peu d'équivalents dans l'histoire et qui se manifeste particulièrement dans l'art. Cette bibliographie est comme une réalité qui résiste aux déformations de l'information. Elle existe comme un fait, une preuve de l'existence d'une diversité.

Interprétations et points de vue

Le 22 mars, à la Halle Saint Pierre, Laurent Danchin s'est prêté à l'exercice d'une interprétation générale montrant que les contradictions qui nous agitent depuis de nombreuses années dépassent de beaucoup les oppositions, habituellement évoquées, esthétiques, politiques et idéologiques. Nous avons connu en l'espace d'une vie d'homme une métamorphose comme il y en a eu exceptionnellement dans l'histoire. Il évoque le passage accompli dans le courant de ce demi-siècle entre une société encore rurale et déjà industrialisée à une société hyperindustrielle et mondialisée. Il compare cette révolution due à la technologie à la révolution du néolithique.

L'intervention de Jean Philippe Domecq a apporté un éclairage essentiel en décrivant la censure vécue au quotidien. Pierre Souchaud, qui a accompli vingt ans durant ce travail de mise à vue de la pensée sur l'art dans sa diversité, a conclu en évoquant l'avenir.

Que voit-on?

On voit tout d'abord un grand nombre d'écrits qui tentent de répondre à un grand nombre de questions. Une des causes de cette abondance tient au fait que la crise en France a été très violente et aggravée en raison de l'existence d'un art officiel qui s'est prétendu le seul art d'avant garde, transgressif et révolutionnaire. Ce fait paradoxal a entraîné une double schizophrénie qui a rendu la réalité française très difficile à comprendre. Plusieurs questions sont insolubles.

Comment un art officiel peut -il être aussi un art révolutionnaire? Comment un art révolutionnaire peut il fonctionner dans le sillage du mercantilisme libéral, de plus fabriquant la valeur en réseau selon le principe du délit d'initié?

On voit que les points de vue visibles servent le système et qu'une grande partie des écrits que l'on pourrait dire « dissidents » circulent essentiellement par capillarité et plus récemment par Internet. Une typologie de ces écrits apparaît...

Les Saintes Écritures

Les écrits théoriques ont eu une immense importance pour légitimer l'AC en France, ils proviennent le plus souvent de fonctionnaires, de professeurs d'université, de critiques d'art jouant un rôle dans ce que l'on appelle « le petit milieu » qui fabrique administrativement cotes et carrières en réseau. Toute une critique de l'Art contemporain est assurée par ce cercle intérieur du pouvoir culturel. Les problèmes sont posés et les contradictions sont dénoncées mais l'on comprend vite qu'il s'agit d'une « autocritique » visant à conserver le système, technique éprouvée dans les régimes totalitaires.

Il faut reconnaître à leur lecture que ces « théoriciens » peuvent s'enorgueillir d'avoir été de prolifiques créateurs d'un discours en perpétuelle métamorphose compensant une certaine répétitivité des oeuvres d'art officielles depuis les années 60. Ils sont en quelque sorte les véritables « artistes » de l'AC, en particulier depuis les années 9O. Ils ont sauvé l'AC en donnant l'illusion d'un renouvellement. C'est le discours qui « relooke » les oeuvres.

Malgré leur lecture difficile, ces livres se vendent en raison de leur usage scolaire dans les universités et écoles d'art.

Les écrits « scientifiques »

Ces rapports sur des sujets très pointus sont le fruit de commandes de l'Etat qui cherche à avoir une vision plus précise de la réalité. Ils examinent la condition d'artiste, la pratique des collectionneurs, la résistance populaire à l'Art contemporain, la situation du marché de l'art, etc.

La démarche des économistes ou sociologues est scientifique. Ils rendent donc compte de façon factuelle des perversités et « dysfonctionnements » du système d'Etat. Il s'en dégageait souvent une critique implicite qui a motivé que leur publication soit différée dans le temps, comme ce fut le cas pour Alain Quemin et Nathalie Heinich. D'autres rapports n'ont pas connu de diffusion publique.


Le point de vue des historiens d'art sur la perspective longue

Il existe une dispute entre historiens d'art décelable dans la bibliographie. Ceux qui ne reprennent pas à leur compte l'interprétation de l'histoire de l'art version officielle de la fin du 19ème et du 20ème siècle sont tenus à l'écart avec le qualificatif de « révisionnistes ». On note un grand silence sur l'histoire générale des cinquante dernières années. Le Ministère a passé commande auprès d'historiens mais il n'y a pas de publications jusqu'à ce jour révélées au grand public. La raison vient sans doute du fait que cela provoquerait une démystification de l'histoire officielle récente qui mettrait en danger les réseaux de pouvoir en place depuis trente ans.

La critique indépendante

La réalité devient perceptible dans de multiples témoignages ou études provenant de cercles plus éloignés du pouvoir. Ils décrivent les dégâts collatéraux de la politique culturelle, ce qui existe en dehors de l'art officiel : marchés, courants, questionnements sur la définition de l'art, sur le rapport à l'image, sur la fabrication de la valeur.

L'émergence des écrits d'artistes

On note en particulier l'émergence d'analyses et de témoignages d'artistes qui ont pris conscience progressivement d'un jeu entre collectionneurs, médias et institutions pour consacrer et créer la valeur de façon arbitraire. Ils notent que ces pratiques sont de façon flagrante en contradiction avec les exigences de la création.

Ce point de vue des artistes est en soi un fait nouveau, ainsi que la diversité des polarités exprimées : Christine Sourgins, François Derivery, Francis Parent, Michel Dupré, Fred Forest, Kostas Mavrakis, Marie Sallantin, Sophie Herszkowicz.

Les blogueurs

Une autre nouveauté apparaît : l'intérêt manifesté par le public pour ces écrits. On le constate à la fréquentation remarquable des sites Internet qui leur sont consacrés. Grâce aux blogs, le barrage à l'information effectué par les grands médias est surmonté.

Etaient présents le 22 mars :
Marie Sallantin, qui a fondé avec « Face à l'Art », en 2000, le premier blog de réflexion et d'information. Elle a voulu en particulier y défendre la place essentielle de la peinture malgré son rejet par les institutions.
Michel De Caso, dont le blog « débat-art-contemporain » fait le tour des grandes questions à partir de l'actualité.
Carla Van Der Rohe qui, avec ses « Chroniques Culturelles » use d'un ton satirique, polémique et décapant pour commenter l'actualité de l'art officiel, en contraste avec le ton sensible et passionné de ses écrits sur l'oeuvre des artistes.
Lydie Van Den Bussche, de « MDA 2008 » qui a adopté le style “forum”. Les artistes sont informés de façon concise et variée sur tous les sujets les concernant et sont invités à en débattre.
Philippe Rillon dont la « La Peau de L'Ours » veut lier les points de vue des artistes et de leurs amateurs et aborde toutes les grandes questions d'actualité selon ce prisme.
« Bernadette Michu », un blog qui vous tient au courant, par le biais de la satire et de l'humour, sur les turpitudes des nouvelles stratégies muséales.

Les projets de “Remettre les pendules à l'Art”

La rencontre du 22 mars sera suivie d'autres rencontres. Un blog est créé : « L’art contemporain dissident ». Son objet est :
- d'informer sur les activités et rencontres,
- d'exposer la bibliographie comme un fait et de la compléter,
- d'exposer commentaires ou recensions d'ouvrages anciens ou qui viennent de paraître,
- de signaler également la parution d'articles dans les revues,
- de signaler les forums et articles de réflexion sur les blogs.
Le milieu de l'art, celui formé par les artistes et leurs amateurs, a “explosé” dans le courant des années 70. Oppositions esthétiques, politiques et intervention massive de l'état ont isolé ou enfermé les artistes dans des sectes de l'art pendant trente ans... On observe aujourd'hui des faits nouveaux qui laissent présager une reformation du milieu de l'art, terreau indispensable à la création.

Aude de Kerros

 

(1) Artension publie un extrait de cette bibliographie avec un commentaire de son contenu. Cette bibliographie se trouve in extenso dans le livre de Laurent Danchin : " La fin de l'apartheid ? Pour un art postcontemporain ", Ed. lelivredart, Paris, mars 2008. Elle est également accessible sur ce blog.



Photos des intervenants et du public


Aude de Kerros, Laurent Danchin (photo Jean-Pierre Faurie)

Jean-Philippe Domecq, Pierre Souchaud (photo Jean-Pierre Faurie)

Marie Sallantin (photo Michel De Caso)

Jean-Philippe Domecq (photo Michel De Caso)

Kostas Mavrakis, Christine Sourgins (photo Michel De Caso)

Michel Dupré, Fred Forest (photo Jean-Pierre Faurie)

Marianne Rillon, Françoise de Céligny (photo Michel De Caso)

Pierre-Marie Ziegler (photo Michel De Caso)

Sophie Herszkowicz, François Derivery (photo Jean-Pierre Faurie)

Lydie Van Den Bussche, Michel De Caso (photo Jean-Pierre Faurie)

Le public dans l'auditorium (photo Lydie Van Den Bussche)

Le public dans l'auditorium (photo Michel De Caso)

Le public dans l'auditorium (photo MDC)

Le public dans l'auditorium (photo LVDB)

Rencontres et signatures au rez-de-chaussée (photo MDC)

Rencontres et signatures au rez-de-chaussée (photo MDC)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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